En guise d’introduction au thème de la conférence, deux économistes marxistes, Beate Landefeld (Allemagne) et Henri Houben (Belgique) on fait le tour de la crise en Europe.

Article de Herwig Lerouge, Alice Bernard et Bert De Belder

Il ne s’agit pas d’une simple crise qui revient périodiquement, mais d’une grande crise structurelle qui a débuté dans les années 1970. A cette époque, pour en sortir, l’État intervient, supplée, embauche… mais cela crée de la dette publique. Ensuite, au début des années 1980, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Thatcher et Reagan privilégient les dérégulations et imposent les premières grandes mesures d’austérité. La bourgeoisie tente de casser les syndicats. En Italie, pour imposer la fin de l’indexation automatique des salaires. Aux Pays-Bas, pour instaurer modération salariale et flexibilité. Aux États-Unis, contre les contrôleurs aériens qui défendaient le service public. En Angleterre, contre les mineurs qui défendaient leur emploi.

Henri Houben : « Sous la pression de l’ERT (la Table ronde des industriels européens qui réunit 45 PDG de multinationales européennes), la Commission européenne décide de relancer le marché intérieur. Elle a besoin pour cela d’une union monétaire. Pour entrer dans la zone euro, les États doivent répondre à une série de critères, établis lors d’un sommet à Maastricht : pas de déficit budgétaire dépassant les 3 % du PIB (produit intérieur brut, ensemble des richesses produites dans un pays en un an, NdlR) ; pas de dette publique au-delà de 60 % du PIB. »

Au nom de la compétitivité

Début des années 1990, l’ERT fait le forcing sur la compétitivité, confirmée en mars 2000 au sommet européen de Lisbonne. Au nom de la compétitivité, les patrons européens veulent abaisser les coûts salariaux. En Allemagne, explique Beate Landefeld, le point culminant est venu en 2003 avec l’Agenda 2010 du chancelier socialiste Schröder, dont la très libérale Angela Merkel a par la suite vanté les mérites. Conséquences : moins de protection contre le licenciement, réductions de cotisations patronales à la sécurité sociale, réduction et limitation dans le temps des allocations de chômage, obligation d’accepter des mini-jobs, augmentation du coût des soins de santé, relèvement de l’âge de la retraite.

Depuis 2008, la crise bouleverse tout. Elle frappe d’abord les États-Unis. Mais les mécanismes déclencheurs (dette privée, crédits hypothécaires, banques rapaces) sont présents en Europe. Henri Houben donne l’exemple de l’Espagne : « Avant 2008, l’Espagne crée le plus d’emplois. La croissance de son PIB est supérieure à la moyenne européenne. Elle est sous le seuil des 60 % de dette publique rapporté au PIB (36 % en 2007). Elle n’a pas de déficit budgétaire, elle a même des excédents (2 % du PIB en 2006). C’est un « modèle ». Mais le développement espagnol est fondé sur des secteurs peu productifs : la construction, l’immobilier, le tourisme, la banque… L’Espagne doit acheter de plus en plus de produits à l’étranger (dont l’Allemagne). Sans parler de l’endettement des ménages (surtout pour le logement). Quand éclate la crise, tout s’effondre. » Depuis, l’Espagne a déjà connu quatre plans d’austérité, pour un total de plus de 100 milliards d’euros.

L’effet pervers des plans d’austérité est que cela développe une spirale vers le bas. La crise s’approfondit en Europe. Mais le patronat et Berlin poussent à la réalisation des mesures de rigueur, au moyen d’un Traité de stabilité, de coopération et de gouvernance qui établit des sanctions contre les pays trop endettés. Entre-temps, on s’enfonce de plus en plus dans la crise. Et les protestations contre « Bruxelles » montent.

« La crise chypriote nous fait du bien »

Beate Landefeld explique que le but des grandes entreprises allemandes n’est pas seulement la suprématie en Europe, mais la compétitivité à l’échelle mondiale. « C’est pourquoi, après 2008, l’Allemagne a poussé à la création du Pacte budgétaire européen avec des règles plus strictes, des contrôles centralisés et des sanctions pour les pays qui ne respecteraient pas ces règles. Chaque fois les pays partenaires doivent renoncer à un peu plus de souveraineté. Le développement inégal des pays de la zone euro renforce la crise. Les pays “périphériques” sont largués, le déséquilibre augmente suite aux politiques d’austérité. Et les grandes entreprises allemandes en profitent.

Après le sauvetage de Chypre, le président de la Deutsche Bank au Luxembourg, qui est en même temps le président de l’association des banques du Luxembourg, a déclaré : “Pas un centime n’a quitté le Luxembourg. Franchement, la crise chypriote nous fait du bien”. »