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ArcelorMittal : Violences policières à la manifestation de Strasbourg

Le mercredi 6 février, des travailleurs des sites européens d’ArcelorMittal se sont rassemblés à Strasbourg pour protester devant le Parlement européen. Bilan : 14 blessés. Dont un jeune intérimaire, John David, qui a perdu un œil. Récit.

Un article de Lise Jamagne, PTB ( parti du travail de Belgique) .

Lors de la manifestation des travailleurs européens d’ArcelorMittal à Strasbourg, le 6 février, la police a fait usage de la force. Un jeune intérimaire a perdu un œil. (Photo Solidaire, Antonio Gomez Garcia)

Mercredi 6 février, 5h00, j’arrive au centre acier de Flémalle où une quinzaine de cars déjà bien remplis attendent le départ. Malgré la neige et le froid, la détermination est à l’avant-garde et la colère de Namur est toujours présente chez les centaines de travailleurs qui m’entourent.



6h45 : les cars démarrent, direction Strasbourg, une longue route nous attend. L’ambiance est familiale et les quelques arrêts prévus pour se dégourdir les jambes virent en immenses batailles de boules de neige le long des aires d’autoroute. C’est à quelques kilomètres de l’arrivée sur les lieux de la manifestation que la gendarmerie nous arrête pour fouiller les soutes. Et ce n’est qu’un début…



À ce moment-là, je ressens déjà une grande arrogance des forces de l’ordre, il nous est strictement interdit de sortir des cars. Il nous est également conseillé de rester assis et dans le calme. Les gendarmes nous suggèrent de donner une « bonne impression » si on ne veut pas faire un aller-retour direct sans passer par Strasbourg. La frustration se fait sentir chez les travailleurs après de nombreuses heures de route. Bonne nouvelle ! Après environ une heure d’immobilisation, le car redémarre, escorté par les motards de la police. Il est 12h30. À l’étonnement de tous, ce n’est pas à Strasbourg que nous arrivons mais sur un deuxième parking !



La gendarmerie, dans sa meilleure tenue de « Robocop » et armée jusqu’aux dents (flashballs, bombes lacrymogènes, matraques, pistolets électriques, etc.) nous attend en surnombre. Là, on nous ordonne de sortir un par un pour une fouille individuelle. La tension monte encore d’un cran lors de cet arrêt forcé et de ces pratiques abusives : la manif était prévue de 11h à 15h ! 13h : pendant que les forces de l’ « ordre » procèdent à la fouille complète du véhicule, nous restons dehors sous la pluie battante. À ce moment-là, les autres cars sont toujours immobilisés sur le premier parking : la « procédure du jour » me semble claire : passage au compte-gouttes et dissuasion.



13h45 : deuxième escorte. Jusqu’à Strasbourg cette fois ? Oui. Enfin ! Cette dernière ligne droite vers la manifestation dure une demi-heure environ. À l’arrivée tant attendue, nous découvrons le « trajet prévu » par la gendarmerie pour la manifestation : on nous dépose sur une place dont TOUTES les issues sont barricadées… Ici, très peu de personnes sont présentes, une petite centaine. Les camarades nous informent que la majorité des cars (une quinzaine, Florange, Liège, Luxembourg confondus) sont toujours retenus sur les aires d’autoroute.FRANCE-ARCELORMITTAL-STRIKE



Il est 14h30. Un travailleur arrivé plus tôt sur les lieux m’explique la situation : depuis 12h30, les quelques dizaines d’ouvriers subissent les provocations verbales et physiques (insultes, pressions, gaz lacrymogène, coups de matraque, etc.) de la part des forces de l’ordre. « Tout ce qu’on voulait, c’était manifester jusqu’au parlement : un droit démocratique » Des poignées de manifestants se dirigent vers les barrières policières. Le but : négocier pour tenter d’obtenir leur marche de solidarité entre les sites touchés par les fermetures. Mais rien n’y fait, quelques minutes après mon arrivée, les lacrymo pleurent autour de nous. En quelques secondes, les gaz emplissent l’entièreté de la place. C’est la cohue dans ce nuage épais. Tout le monde court dans l’enclos. Mes yeux brûlent, mes poumons aussi, respirer est presque impossible.



Peu à peu, ma vue et mon souffle me reviennent. J’aperçois alors la foule en souffrance. Un homme est allongé près de moi, il plonge sa tête dans une flaque d’eau boueuse tant sa douleur est insupportable. Les réactions s’enchaînent, la colère est telle que les travailleurs ripostent avec leur unique arme : les quelques pierres éparpillées au sol. La violence policière reprend directement le dessus en faisant désormais usage de flashball (balles en caoutchouc) afin de disperser à nouveau la foule. Rapidement, le drame tant prévisible survient : un gendarme tire à bout portant sur un jeune sidérurgiste et le blesse grièvement à la tête. Ses camarades s’empressent de le déplacer et cherchent désespérément un abri. Les appels téléphoniques aux ambulances fusent sous les gaz lacrymogènes.



Il est 15h. John David, 25 ans, intérimaire à la Galva 7 (Liège) n’est secouru que 45 minutes plus tard. Durant tout ce temps, les forces de l’ordre continuent de projeter des lacrymogènes et refusent de desserrer les rangs pour laisser passer l’ambulance. Tout le monde est sous le choc après l’évacuation du blessé. Quelques cars (trois ou quatre) arrivent encore au compte-gouttes sur la place, quelques ultimes frictions surviennent encore sous le même schéma. Heureusement, il n’y a pas d’autres blessés graves. Aux alentours de 16h30, les négociations sous l’incontournable « libérez nos camarades » commencent. En effet, deux camarades arrêtés lors des affrontements sont toujours retenus. La gendarmerie soumet alors ses conditions à la libération des deux sidérurgistes : il nous faut tous remonter dans les cars. Inconcevable pour les travailleurs ! Après une heure de piquet ferme devant les barricades, nous obtenons la libération d’un premier camarade. Le second suivra quelques minutes plus tard. 17h30 : nous reprenons la route, sans arrestation cette fois. On était presque au complet, il nous manquait « juste » un camarade, toujours hospitalisé…



Durant le chemin du retour, nous avons appris par téléphone que John David avait été opéré d’urgence à son arrivée et sous anesthésie générale. Durant le chemin du retour, j’ai vu ces hommes forts exhiber les coups et la douleur qu’ils ramenaient chez eux. Durant le chemin du retour, j’ai vu ces travailleurs désormais animés d’une inexorable colère face aux actes et pratiques dont ils étaient les victimes ce jour. Durant le chemin du retour, j’ai vu les ouvriers d’Arcelor Mittal tenter d’intégrer qu’aujourd’hui, leurs droits ainsi que la démocratie n’avaient pas été présents. Durant le chemin du retour, j’ai vu les sidérurgistes essayer de comprendre POURQUOI, malgré leurs nombreux appels aux actes, la paralysie des politiques au pouvoir persistait tant. Le lendemain, nous avons appris que John David perdait définitivement l’usage de son œil.

Témoignage recueilli sur l'excellent site internet du PTB ( parti du travail de Belgique) .